Internet publication par Bridge Magazine 

UN CHAT AVEC 99 VIES 
par Bernard Marcoux, Montréal

Comment devient-on bon joueur de cartes?  Premièrement, mal enchérir vous aidera sûrement ; un autre bon moyen consiste à oublier votre système et à aboutir dans des contrats ridicules.  Mais, comme on dit en français, «le ridicule ne tue pas».
Un troisième moyen est que vos adversaires se laissent hypnotiser par un gros chat, seulement parce qu’il est un gros chat.  J’ai vu Boris Baran survivre à tellement de contrats impossibles que j’en suis venu à penser à lui comme à un gros chat, non pas avec 9 vies, mais bien avec 99 vies.  Boris Baran possède de grosses griffes et une présence formidable : lorsqu’il s’assoit à la table de bridge, il s’assoit pour jouer au bridge.  On lui attribue aussi des pouvoirs surnaturels, et il peut ainsi hypnotiser ses adversaires (qui souvent ne demandent pas mieux, comme le pauvre petit oiseau dans l’œil du matou, ou le chevreuil sur la route, la nuit, qui saute littéralement devant votre voiture).  Certaines victimes veulent rester victimes (c’est plus facile).
Dans les quarts de finale du CNTC 1998, j’ai été témoin de la main suivante.
 

S/tous 
 
 
 
 
 
 OuEST 
  ----------  
- 
  Double 
  Passe 
  Passe 
  Passe
NORD 
Mark Molson 

2 
2 
3SA
EST 
--------- 

Passe 
Passe 
Passe
SUD 
Boris 
1SA 
2 
3 
Passe
 
 
 
 
 
----- 
 
 
- R 9 
A R 10 5 
10 5 
A V 9 4 2
 
Quelques explications.  Le contre montrait une majeure 4e et une mineure 5e.  2 était Stayman et 2 disait :
- J’ai 4 piques et une main d’invitation, ou 4 piques et une longue mineure avec une main faible.

Sur 2, l’ouvreur passe avec un minimum et 4 petits piques ou 3 bons piques (RDx) ; avec seulement 2 piques et un minimum, l’ouvreur met 2SA ; le répondant qui a la main d’invitation avec 4 piques passe, ou annonce sa longue mineure avec la main faible, pour jouer.
Si l’ouvreur a un maximum avec 4 piques, il met 3 ; le répondant continue alors à 4 avec la main d’invitation, et passe avec la main faible.  Si l’ouvreur un maximum sans 4 cartes de pique, il poursuit avec 3, artificiel ; le répondant avec la main d’invitation peut maintenant conclure à 3SA; si le répondant a la main faible avec une longue mineure, il passe sur 3 ou corrige à 3, pour jouer.  Vraiment un très joli traitement, conçu par Eric Kokish (qui d’autre ?).
Sur 2, Mark Molson a alerté de son côté de l’écran;  Boris a alors mis 3, naturel (il avait oublié son système dans cette séquence) et n’a pas alerté.  Une fois les enchères terminées, Boris s’est réveillé pour dire qu’il aurait dû alerter 3 ; Ouest annonça alors qu’il aurait contré 3 ; Molson ajouta qu’il aurait quand même mis 3SA.  Boris dit alors à Ouest, le contreur de 3, qu’il devait entamer; Ouest s’est réveillé à son tour pour réaliser qu’il avait contré 3 pour se dire à lui-même d’entamer trèfle, … ce qu’il fit.  Et le «Gros Chat aux 99 vies» examina ses chances :
 

S/tous 
 
V 8 7 5 
8 6 4 
A 8 3 
R 6 3 
 OUEST 
  -  
- 
  Double 
  Passe 
  Passe 
  Passe
NORD 
 

2 
2 
3SA
EST 
- 

Passe 
Passe 
Passe
SUD 
Boris 
1SA 
2 
3 
Passe
 
-------- 
 
 
 
-------- 
 
 
- R 9 
A R 10 5 
10 5 
A V 9 4 2
 
Sur l’entame carreau, il n’y aurait rien à raconter.  Comment devient-on médiocre en flanc? Premièrement, ne pas écouter les enchères vous aidera sûrement.  Si Ouest avait demandé ce qu’était 3, il aurait appris que Boris (qui avait oublié ce qu’il jouait) avait enchéri naturellement, et il aurait entamé dans la couleur non déclarée, carreau.  Mais …
Sur l’entame petit trèfle,  Boris examina longtemps le mort, essayant probablement de compter combien de vies il avait déjà utilisées à jouer et réussir des contrats impossibles.  Pouvait-il encore survivre et retomber sur ses pattes ?  L’entame semblait amicale, Boris duqua au mort et apprit la mauvaise nouvelle : Est défaussa un carreau.  Comptez vos levées : 2 cœurs, 1 carreau et 3 trèfles = 6 levées ! !  Il vous en faut 3 de plus ; où les trouverez-vous ?  Boris gagna dans sa main, joua trèfle vers le R, et demanda un petit cœur.  Est joua petit et Boris mit le 10, quoi d’autre ?  IL A BESOIN DE LEVÉES !  Le 10 gagna la levée, Boris a maintenant 7 levées : 3 cœurs, 1 carreau et 3 trèfles.  Boris réfléchit alors pendant de longs moments, tirant le R de pique, puis le 9, puis le R de nouveau.  Finalement, il mit le 9 sur la table, et le laissa filer !  Est gagna avec la D et revint D de cœur.

Avec ce retour cœur, le Gros Chat respira un grand coup : il avait la chance de mettre sa grosse patte sur un autre contrat impossible, seulement parce qu’il est un chat qui réfléchit.  Boris gagna avec l’A de cœur, et joua le R de pique, esquiché à la ronde (longue pause par Ouest).  Boris duqua alors un carreau vers Est, qui revint d’un troisième cœur.  Boris gagna (Ouest défaussant un trèfle), joua carreau vers l’A, et annonça qu’il finirait en mettant Ouest en main, pour 9 levées.  La main au complet :
 

S/tous 
 
V 8 7 5 
8 6 4 
A 8 3 
R 6 3
A 10 6 4 
9 7 
V 6 
D 10 8 7 5
D 3 2 
D V 3 2 
R D 9 7 4 2 
-
- R 9 
A R 10 5 
10 5 
A V 9 4 2
 
La position après l’A de carreau.
 
S/tous 
 
V 8 


3
A 10 


D 10


R D 
-
-


A V 2
 
 Trèfle vers l’A et trèfle mettent Ouest en main pour une splendide finale en tremplin :
 
S/tous 
 
V 8 


-
A 10 


-
sans 
im- 
por- 
tance
-


2
 
Ouest doit jouer pique vers le mort pour la 9e levée de ce contrat impossible : 2 piques, 3 cœurs, 1 carreau et 3 trèfles.  Le flanc a encaissé 2 piques, 1 carreau et 1 trèfle.
Le Gros Chat rentra ses griffes et me sourit : «Belle main»», dit-il.
Est murmura que Boris aurait dû chuter ce contrat impossible.

Boris s’esclaffa comme un gamin.
 



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